Le corps de Louis

Mon grand-père parlait souvent de son petit frère Louis. Des souvenirs d’enfance à Clichy, avec celui qui n’était pas son père, avec les répétitions de l’harmonie municipale, c’était toujours Louis qui revenait. Je m’étais fait une image de lui en décalage subtil des photos de pépé enfant avec ses cheveux raides et son gros nez, ses épaules étroites, ses yeux si bleus qu’ils éblouissaient le noir & blanc. Pour moi Louis avait les cheveux blonds, les mêmes yeux clairs et le même nez fort. Sur une photo qui peut-être n’exista jamais je les vois tous les deux, épaule contre épaule avec leur sœur Marinette, souriants, timides, bien mis – les trois enfants sans père de Marie Georgin, journalière résidant impasse des Cailloux à Clichy, à l’angle de la rue Chance-Milly, dans les années 1910-1920.

4 rue Chance-Milly, 28/7/21

L’immeuble où ils habitaient en 1921 est toujours là. Et la rue elle-même n’a pas notablement changé.

Je connais mal Clichy. J’ai habité tout à côté les quinze premières années de ma vie mais je m’y suis rarement baladé. Les quelques fois où je me suis allé à Clichy récemment j’y ai retrouvé un peu de l’atmosphère de Levallois des années 1970 – logements modestes et restaurants kabyles.

Il y a une dizaine d’années mon amie Clémentine s’est installée boulevard Anatole-France, à deux pas de l’impasse des Cailloux. Elle habitait au dernier étage et son balcon donnait sur l’impasse, l’immeuble où Pépé (1906) puis Marinette (1909) et Louis (1912) ont vu le jour. C’était étrange de passer un dimanche après-midi si près, à boire des cafés et manger des gâteaux avec des gens qui ne savaient rien de cette histoire, quelques mois avant la destruction de l’impasse et son remplacement par un petit parc, ce genre d’espace vert que les municipalités d’aujourd’hui construisent pour donner de l’air aux gosses des zones fortement urbanisées.

Pépé est mort à Clichy. Non. Pas « mort » puisque sur le certificat de décès indique « Sevran (Seine-Saint-Denis) » mais disons qu’il nous a quittés à Clichy, en décembre 1990, au sixième étage de l’hôpital Beaujon. Pépé est enterré au cimetière de Levallois, pas loin de Maurice Ravel et de Louise Michel, et j’ai souvent pensé ceci : « 500 mètres du berceau à la tombe ». 500 mètres, guère plus. Si le choix m’était donné j’aimerais que cette courte distance soit aussi la mienne. Je viens de vérifier sur Google Maps : du Hertford British Hospital où je suis né, rue de Villiers, au cimetière de Levallois, rue Raspail, il n’y a que 1900 mètres.

Le 13 mars 2013 je suis allé au cimetière de Neuilly. Le cimetière de Neuilly, par manque de place, se trouve à la Défense, en contrebas de la Grande Arche. En 1977, 1978, c’était une sortie que nous faisions avec pépé et mémé au printemps. On partait du pont de Levallois où nous habitions, direction Courbevoie. On avait de grands sacs et, dans les belles rues pavillonnaires de Bécon, mémé coupait les branches de lilas penchées sur la rue. On traversait la banlieue avec nos sacs de fleurs volées, on passait par le cimetière de Neuilly à la Défense où pépé fleurissait la tombe de sa mère.

Ancien cimetière de Neuilly, 13/03/13

Le gardien du cimetière a trouvé dans ses registres l’emplacement de la tombe de mon arrière grand-mère. Relevant les yeux du gros cahier il m’a demandé en souriant : « Vous êtes venu pour régler la note ? » La concession arrivait à terme quelques mois plus tard.

Marie Georgin est née à Val-de-Mercy, dans l’Yonne, en 1871. Elle est morte en 1963 à Limeil-Brevannes dans le Val-de-Marne. Dans un hôpital, sans doute, ou une « maison de vieux », loin de la Bourgogne, de Clichy où elle vécut des années 1900 aux années 1930 avant de déménager 25 rue du Pont à Neuilly-sur-Seine. Quelle distance du berceau à la tombe pour Marie Georgin ?

Cimetière de Val-de-Mercy, 14/11/18

En novembre 2018 je suis passé à Val-de-Mercy. Avant de me rendre dans ce village vinicole dépeuplé j’ai consulté les archives de l’Yonne. Marie Georgin est la première à avoir quitté Val-de-Mercy. Ses parents, ses grands-parents, ses ancêtres, tous, depuis la nuit des temps, ont vécu là-bas, vendangeurs et tonneliers. Mais à Val-de-Mercy je n’ai rien senti de leur présence. Juste la mousse sur le granit en automne.

Archives Municipales de Paris, Porte des Lilas, 5/3/19

Ces dernières années je me suis souvent promené dans cette généalogie. C’est une histoire assez simple – beaucoup plus simple que celle de ma famille maternelle entre le Bordelais, l’Algérie, le pays valencien et la région de Murcie. C’est une histoire proche dont les traces recoupent les miennes, Levallois, Clichy, Nanterre – des différents endroits où j’ai pu habiter c’est cette banlieue ouest que je vois comme « chez moi », territoire familier, déconnecté du présent mais jamais si loin qu’il me semble impossible à atteindre, en RER comme en pensée.

Aux Archives Municipales de Paris j’ai pu consulter le dossier militaire de pépé. C’est un beau registre que j’ai pu avoir entre les mains et photographier. Ses domiciles successifs s’y trouvent consignés, de Clichy à Nanterre en passant par les 4 années (1928-1932) où il tenait un garage à Constantine, tout y est. Il y a quelque chose de réconfortant dans cette colonne d’adresses qui ne dit rien des errements intimes, de l’instabilité, de l’insécurité.

Quand pépé parlait de son enfance à Clichy il évoquait toujours la présence de son petit frère Louis à ses côtés. Aucune ombre de son enfance ne semblait plus présente, plus palpable, que celle de Louis. Louis était le cœur de la mélancolie de pépé, 70 ans après sa disparition. Un jour j’aimerais parler de sa sœur Marinette, war bride qui quitta Clichy en 1946 pour Detroit. La tendresse qui unissait ces deux-là était intacte, malgré les années, malgré l’océan de séparation. Et ce qui les unissait c’était le petit Louis Victor disparu. Je me revois les écoutant parler de lui, un soir d’août 1981, dans le Michigan.

Le 6 impasse des Cailloux en juin 2014, quelques semaines avant démolition

L’été dernier j’ai souvent pensé à Louis. Pépé est mort depuis trente ans et parfois ça se brouille un peu dans ma tête. Quel souvenir ai-je de ses récits ? Que reste-t-il en moi de Louis tel qu’il l’évoquait ?

Un petit garçon qui le suivait partout dans Clichy

Une maladie infantile, peut-être la diphtérie qui entraîne la mort par asphyxie

Une disparition brutale

J’ai consulté le registre des naissances. Louis Victor Georgin – mère Marie Georgin / père inconnu – est né le 27 janvier 1912, 6 impasse des Cailloux. Au recensement de 1921 il n’apparaît pas dans le cercle familial qui a quitté l’impasse pour s’installer, à cinquante mètres, au 4 de la rue Chance-Milly.

Au 4 de la rue Chance-Milly en 1921 résident pépé (François), sa sœur « Marie » (Marinette), leur mère Marie, « journalière » et « compagne » d’un certain François Vaslet « camionneur ».

En 1921 Louis aurait dû fêter ses 9 ans. En 1921 Louis a disparu.

C’est ici que commence l’histoire de son effacement.

Aucune mention de son décès en marge de son acte de naissance.

Louis est né mais n’est pas mort.

En juillet dernier avec Antonin Crenn on parlait du plaisir de se balader dans les archives. Je l’ai aiguillé vers celles du Ministère des Affaires Etrangères à la Courneuve pour le roman qu’il était en train d’écrire et il m’a parlé des « registres d’inhumation » où je pourrais, sans doute, trouver trace de Louis.

J’ai passé un temps fou à consulter ces registres dans les villes avoisinantes (ceux de Clichy ne sont pas numérisés et personne ne se décidait à répondre à mes mails).

J’ai cherché Louis dans les morts de Levallois, de St. Ouen, d’Asnières, de Gennevilliers, de Villeneuve-la-Garenne, de Colombes et de Bois-Colombes. J’ai cherché Louis dans les morts des 20 arrondissements parisiens, dans les morts de la Seine, dans les morts de la Seine-et-Oise. J’ai partout cherché Louis et Louis ne m’est jamais apparu.

Un temps j’ai oublié Louis. Puis l’autre jour j’ai rappelé la mairie de Clichy. L’archiviste au bout du fil, une jeune femme très sympathique, m’a conseillé de contacter directement le cimetière. « C’est là-bas que sont conservés nos registres d’inhumation ».

L’entrée du cimetière de Clichy se trouve au 3 rue Chance-Milly, juste en face du 6 où résidaient pépé, sa sœur, sa mère et son beau-père en 1921. Il n’y a qu’à changer de trottoir. C’est aussi simple que ça.

J’ai appelé hier matin, sur les coups de 9 heures. La dame qui buvait son café en écoutant mon histoire m’a dit qu’elle allait chercher dans les registres, qu’elle me rappellerait dans la matinée.

Un peu avant midi elle m’a laissé un message. Louis n’apparait pas dans les registres d’inhumation de Clichy. Elle les a tous consultés, de 1912 à 1921 puis, au cas où, jusqu’à celui de 1925. Louis n’y est pas.

Conclusion : Louis n’a pas été enterré à Clichy.

J’ai senti l’hésitation dans sa voix lorsqu’elle a ajouté : « Mais vous savez peut-être qu’il est mort et que les médecins de l’hôpital ont gardé son corps. A cette époque-là c’était chose courante. Auquel cas… »

Auquel cas

Quelle distance entre le berceau et la tombe ?

Quelle distance entre le berceau et l’effacement pour les morts sans sépulture ?

Quelle distance entre Louis Victor Georgin (1912 – ?) et Xavier Georgin (1970 – ?)

?

2 réflexions sur “Le corps de Louis

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