Ciments / D’autres fêtes

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Marc but une rasade de whisky et repensa à d’autres fêtes. Étrangement, la première qui lui revint en mémoire était celle où il n’était pas. Celle du bac qu’Hélène, Antoine et Boris avaient eu la même année. Une fête mémorable, disait la légende. Bas-Neuville, sur le site promis à la démolition de l’ancienne cimenterie. Leur relation avait été bouleversée durant leur année de Seconde, alors que, redoublant, Marc était resté collégien. Incompatibilités des emplois du temps, nouveaux amis, nouveaux trajets – un trimestre avait suffi à les éloigner de Marc qui, orgueilleux comme pas deux, refusait de faire le premier pas. C’était Antoine qui, la veille des vacances de février, avait fait l’effort de rappeler, d’insister, jusqu’à vaincre l’orgueil de Marc. L’essentiel avait été repris mais, au moins dans l’esprit de Marc, quelque chose d’harmonieux s’était brisé.

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Marc avait beau se foutre des études, son orientation en BEP fut un échec et une honte. Depuis le collège il les voyait, les gars du lycée technique : blouses bleues, acné et moustache – des masses aux bouches tordues. En BEP Transport il conserverait ses habits civils et ne s’encrasserait jamais les doigts sur des machines mais, pour le garçon de quinze ans qu’il était, pour le milieu duquel il venait, ne finissaient en LEP que les pauvres et les idiots. Son père ne lui pardonna jamais son échec. Il y vit le résultat d’une mollesse chronique qu’aucun cours particulier, aucun sport forcé, n’étaient parvenus à vaincre. Marc savait que son père avait raison : il était mou, malléable, indécis. Le problème se trouvait dans l’application quotidienne à rappeler cette réalité. Deux ans plus tard, l’offre qu’il lui fit de l’embaucher à la cimenterie était un piège que ses dix-huit ne surent reconnaître. Le garder sous sa coupe : le père à la direction, dernier étage, bureaux feutrés – le fils consigné au sous-sol, avec les chauffeurs, les manutentionnaires. Une peine infinie. Il aurait fallu de la force pour s’extraire de là. Jamais Marc ne la trouva. Jamais personne ne la lui donna. Nouvelle gorgée, autres pensées : au fond personne ne lui avait, d’emblée, accordé une place juste. Pour sa mère il était le fils unique qu’on console, cajole et gave. Pour Boris un bon vivant sans profondeur. Pour Hélène un confident de soir d’hiver. Antoine. Peut-être qu’Antoine avait saisi chez lui quelque chose de différent. Restait à savoir quoi.

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