Ciments / Rivka

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Rivka observait le profil de son fils dans le clignotement bleuté du téléviseur. Comme il ressemblait au Boris qui lui avait donné son prénom, ce grand père bulgare qu’il n’avait pas connu. Inscrite sur son visage, cette violence qui s’accumulait, goutte après goutte, et finissait par submerger tout ce qui se trouvait alentour. Dans une conjonction malheureuse, Boris avait hérité de la force rageuse de son grand-père et de l’anxiété mélancolique d’Étienne. Rivka ignorait ce qu’elle avait pu lui transmettre. À quel âge Boris était-il devenu ce garçon taciturne ? L’entrée à l’école, la Grande. Ses résultats étaient bons, les maîtres l’aimaient bien. Et pourtant. Parfois impossible d’en tirer trois mots. L’adolescence n’avait fait qu’accroître la distance. « Une plus grande participation à l’oral ne pourrait qu’améliorer la moyenne » 11, 12, toujours juste. Boris était-il fainéant ou, au contraire, au maximum de ses capacités ? Les profs ne savaient quoi penser de lui. S’ils l’interrogeaient il répondait souvent juste mais s’ils le laissaient se fondre dans la masse, Boris s’y retranchait, indéchiffrable. Ses amis lui avaient permis de s’ouvrir un peu. Rivka les avait accueillis à bras ouverts. Surtout Antoine, le plus intelligent de la bande. Une figure de premier de la classe qui rassure les parents, bûcheur, et sportif avec ça. Le garçon sain. Jusqu’à un certain point, n’est-ce pas. Rivka appréciait moins la bruyante Hélène. Haute comme trois pommes et qui pète plus haut que son cul, cette gosse qui donnait des leçons du haut de ses quatorze ans. Marc. Un garçon bien. Gâté pourri, le blouson à la mode, la voiture à dix-huit ans, gentil comme tout et visiblement pas très heureux à la maison. Il aimait la langue à la tomate et les blettes. Et poli. Un peu trop peut-être. Quelque chose de hautain, lui aussi. Antoine était le meilleur du lot. La table mise, le lit fait, comme une seconde nature. Rivka aimait les voir partir en randonnée avec leurs bermudas et leurs sacs à dos pleins de gâteaux secs. Au retour, leurs récits de bivouacs, de chasseurs évités de justesse, de cueillettes. Lorsqu’Antoine était parti vivre en Angleterre, Boris avait eu un passage à vide. Et puis les filles étaient entrées dans sa vie. Coralie, la première reçue à la maison. Et puis Estelle, Aurélie, Maud. À peu près dans cet ordre-là. Toujours des filles en apparence effacées qui l’entourent, l’encadrent, et lui qui finit par étouffer. Est-ce que je ressemble à ces femmes ?

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