Ciments / Friars Hill

 

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Antoine raccrocha au moment où le train quittait la petite gare de Friars Hill, emportant Jean-Baptiste et le laissant seul sur le quai étroit. Il suivit du regard les deux wagons qui s’enfonçaient dans la nuit des collines – deux yeux rouges se fermant peu à peu. Il était 23 heures. Dernier train pour Dover Priory. Le lampadaire du quai d’en face grésilla, s’éteignit. La fine pluie qui se mit à tomber se mêla à ses larmes. Il n’avait pas envie de retrouver le 25 Hanover Road, la saleté et les bruits inquiétants qui le troublaient. Il craignait la foule du Deaf Frog, son juke-box assourdissant. Il lui fallait pourtant s’abriter, trouver un toit pour la nuit, se ménager. Ses tempes le grattaient (les électrodes) et le bleu sur son épaule le gênait encore. Il sortit de la gare et, face à la rue qui s’enfonçait dans la nuit, loin, si loin du centre qu’à cette heure avancée de la soirée tous les volets étaient clos, il pensa : « Seul encore ». Il passa devant le numéro 25 et se demanda ce qui les avait retenus d’y mettre le feu. Une bougie renversée et l’incendie se serait propagé en quelques minutes. Il fallait rompre. Rompre toujours. Saccager. Disperser les décombres. Il avait longtemps cru à cette politique. Était-ce l’âge et la sentimentalité qu’il induit qui le poussait à épargner toute chose du passé ? Quelle drôle de fascination exerçait sur l’homme qu’il était devenu les restes impalpables du Freeham de ses dix-neuf ans.

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Il remonta Hanover Road jusqu’au sommet de la colline. De là, on apercevait la ville, les néons et les lampions du front de mer et, comme la nuit était claire sur la Manche, le scintillement de la côte française. Il descendit Victoria Drive jusqu’au front de mer. Il était presque minuit. Les salles de jeux d’arcade fermaient. Antoine s’installa sous un abribus, face au Freeham Pier. La jetée de métal se terminait par un kiosque à musique qu’occupait un groupe de jeunes filles ivres et musiciennes. L’une d’entre elles sortait des barrissements obscènes de son saxophone. Elles riaient et buvaient, soufflaient dans leurs trompettes, frappaient des tambourins. Antoine ferma les yeux. Il était épuisé et son temps à Freeham était terminé. Le premier bus qui passerait ne pourrait l’en conduire assez loin. Il l’attendit jusqu’à l’aube, seul encore.

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