EXEUNT | Corps des hommes

Je fais partie de la dernière génération d’hommes à avoir pris le chemin de la caserne. En 1991 la fin de la conscription n’était pas à l’ordre du jour et même si l’armée préférait recaler les perturbateurs et les mauvais esprits elle continuait, année après année, à incorporer les jeunes hommes par milliers.

La caserne Maurice-de-Saxe se trouvait à Blois, sur les hauteurs de la ville. Architecture militaire élégante, mais un peu lourde du milieu du XIXe. L’ensemble a été rendu à la vie civile en 2001. La plupart des bâtiments ont, depuis, été transformés en logements et le lieu renommé en « Villa Comte de Saxe ». Les trois couleurs ne flottent plus sur l’ancienne place d’armes.

Traces des vingt-quatre heures passées au Centre de Sélection numéro 10 – sensations et sentiments contradictoires d’un jeune homme visant l’exemption. Cette odeur d’humidité qui imprègne la caserne en ces jours d’octobre doux et pluvieux. Cette odeur de cave même dans les étages, de renfermé moite, de pourrissement prochain. Cette humidité qui vous transperce quand vous attendez en caleçon, les mains sous les aisselles, le prochain examen dans un vestiaire mal chauffé. Cette humidité du parquet gondolé de la salle de classe où se déroulent les tests écrits. Cette humidité de la couverture rêche étendue sur le lit-cage du dortoir.

Les différents examens auxquels nos corps étaient soumis étaient rapides et superficiels. Taille, poids, ouïe, vision, réflexes. Le plus humiliant était le premier. Il s’agissait, planté devant un urinoir, de pisser sur commande dans un verre étroit qu’il fallait tendre à des soldats attablés. Comment ne pas voir dans cette scène la volonté d’installer un théâtre viril (autrement dit sans pudeur) qui moque les lents, les retardataires, les pudiques ? Je n’ai pu sortir que trois gouttes.

Je n’ai pas vraiment de souvenirs des garçons du groupe de huit dont je faisais partie. Les discussions pour tromper l’attente tournaient autour des opportunités de carrière, des permis à passer, de la maigreur de la solde. Les réfractaires comme moi savaient que le silence, la transparence et la concentration étaient nécessaires. D’heure en heure les espoirs d’exemption pour raisons physiques diminuaient. Ma vue était bonne, mon ouïe aussi, mes genoux réagissaient au coup de marteau, mon poids me situait dans la normale et mes poumons ne souffraient pas encore de ma consommation de cigarettes. Ne restait que la psychiatrie pour me sauver. Sous le bras nous transportions notre dossier complété d’étape en étape. 1m83. 74 kilos. Vision 10/10. Ouïe et souffle normaux. Excellents réflexes. 13 sur 20 aux tests écrits. Aucune difformité. J’entrai en tremblant dans le bureau du psychiatre en refermant la porte derrière moi.

J’ai récemment trouvé le dossier militaire de mon arrière-grand-oncle Léopold. Ce dossier patiemment et régulièrement complété réduit l’existence d’un homme à ce pour quoi on le convoque et l’examine : juger de sa capacité à porter les armes. 

Cheveux et sourcils châtains. Front ordinaire. Nez moyen. Bouche petite. Menton pointu. Visage ovale. Taille 1m59. Tatoué aux deux bras. Classe de mobilisation 1891. Numéro matricule de recrutement 1113. Degré d’instruction générale : 2. Parti le 12 novembre 1893. Arrivé au corps le 13 du dit. Immatriculé sous le n° 10300. Envoyé en congé le 16 octobre 1894 en attendant son passage dans la disponibilité. A reçu un certificat de bonne conduite. Passé dans la réserve de l’armée active le 1er novembre 1896. A accompli une 1e période d’exercices dans Dispensé étant à l’étranger. A accompli une 2e période d’exercices dans Dispensé étant à l’étranger. Passé dans l’armée territoriale le 1er octobre 1906. Rappelé à l’active le 6/9/15. Déclaré insoumis du temps de guerre à la date du 6 octobre 1915. Indication des corps où les jeunes gens sont affectés dans l’armée d’active : 2e Zouaves dans la disponibilité ou dans la réserve : 4e Zouaves à Alger dans l’armée territoriale ou dans sa réserve : 3e 5e Bataillon territorial de Zouaves. Localités successives habitées : 18 octobre 1894 1 rue Edgard Quinée Moustapha. 13 octobre 1895 Rue Bouzaréa Bab-el-Oued. 14 mars 96 Alger 7 rue des 3 couleurs. 19 octobre 1896 Para (Brésil). Léopold Moynier. Né le 2 mai 1871 à Santiago de Cuba. Département d’Antilles. Résidant à Ténès canton du dit. Profession de boulanger.

Classe de mobilisation 1891. Classe de mobilisation 1991. Corps des hommes que l’on ausculte, tâte, scrute, palpe et estime.

Prison des Petites-Carmes, Bruxelles

Tel le corps de Paul Verlaine examiné par la justice belge en 1873 : « …avons été chargé par Monsieur t’Serstevens, juge d’instruction, de procéder à l’examen corporel de Paul Verlaine, homme de lettres né à Metz, détenu à la maison d’arrêt de cette ville (Bruxelles), aux fins de constater s’il porte des traces d’habitudes pédérastiques. Après avoir rempli les obligations de la loi relative au serment, nous nous sommes aujourd’hui 16, rendus en la cellule du susnommé et y avons constaté ce qui suit :

1 : Le pénis est court et peu volumineux. Le gland est surtout petit et va s’amincissant, s’effilant vers son extrémité libre, à partir de la couronne. Celle-ci est peu vaillante et sans relief.

2 : L’anus se laisse dilater assez fortement, pour un écartement modéré des fesses, en une profondeur d’un pouce environ. Ce mouvement met en évidence un infundibulum, espèce de cône évasé, tronqué, dont le sommet serait en profondeur.

Les replis du sphincter ne sont ni lésés, ni ne portent de traces de lésions anciennes. La contractilité en reste à peu près normale.

De cet examen il résulte que P. Verlaine porte sur sa personne des traces d’habitudes de pédérastie active et passive. L’une et l’autre, de ces deux sortes de vestiges, ne sont pas tellement marquées qu’il y ait lieu de suspecter des habitudes invétérées et anciennes, mais des pratiques plus ou moins récentes.« 

Corps des hommes que l’on ausculte, tâte, scrute, palpe, estime et juge. Corps des hommes que l’on classe.

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